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La princesse égoïste

Textes > Contes cruels et immoraux

Voici enfin un nouveau conte faisant partie des contes de fées cruels et immoraux. Ne cherchez pas de ressemblance avec un conte existant, il est inédit.


Il y avait dans un pays aussi lointain que paisible, une famille royale dont la seule et unique princesse était arrivée en âge de se marier. Et son mariage aurait fait le bonheur de ses vieux parents si elle y avait consenti. Car rien n’y faisait. Quels que soient les prétendants qu’on lui présentait, elle les repoussait tous sans ménagement, sans même leur accorder un regard.

Ce n’était pourtant pas faute d’avoir cherché un parti convenable : on lui avait présenté tous les jeunes princes en âge de se marier des royaumes voisins. Des jeunes gens de son âge, des plus âgés et des plus jeunes, car personne ne connaissait les goûts de la princesse en la matière. Tous étaient des hommes remarquables : beaux, intelligents et braves, le plus souvent tout cela en même temps, car c’est bien connu, les princes, de par leur sang, sont parés de toutes les qualités. Malgré tout, aucun ne trouva grâce à ses yeux. Et c’est penauds que tous ces enfants royaux repartirent en leurs royaumes respectifs, leurs bagages cependant alourdis de somptueux cadeaux offert par le roi, désireux de ne pas compromettre ses relations diplomatiques par la faute de son indélicate fille.

Contrariés de cet échec, les parents désespérés se dirent alors qu’elle n’était peut-être tout simplement pas encore assez mûre pour le mariage, et décidèrent de la laisser tranquille pour un temps.

Mais le temps n’y fit rien, et le caractère de la princesse ne changea en rien.

Le roi se dit alors : « et si elle ne rejetait pas l’idée de se marier, mais seulement l’idée de se marier avec un prince ? De faire un mariage diplomatique ? Et si elle rêvait d’un mariage plus romanesque ? »

Il fut alors décidé qu’un immense tournoi serait organisé. Tournoi auquel serait invités les chevaliers les plus valeureux, mais aussi tous ceux désireux de prouver leur bravoure. L’annonce de ce tournoi se répandit à travers le royaume, puis traversa les frontières. Plus d’un fut attiré par la perspective d’épouser la princesse, promise au champion du tournoi. D’autres firent le déplacement pour le seul plaisir de rencontrer d’autres valeureux guerriers, et de se mesurer à eux. La rumeur de ce tournoi parcourut tant de lieux, que de nobles chevaliers et guerriers barbares arrivèrent des quatre coins du monde. Il en vint même d’un cinquième, inconnu jusqu’alors, et que les cartographes s’empressèrent de rapporter sur leurs cartes.

Dans le sillage des hommes d’armes, c’est dix fois plus de spectateurs et commerçants en tout genre qui arrivèrent, attirés pour les uns par la perspective d’un spectacle inoubliable, et celle de faire des affaires, pour les autres.

De jour en jour, au fur et à mesure que les joutes faisaient rage, la masse de spectateurs augmentait encore. Partout dans le royaume, et au-delà, on ne parlait que de l’excellence des combattants qui s’affrontaient, et des combats qui devenaient de plus en plus palpitants, à mesure que les moins bons guerriers étaient éliminés.

Ce fut le tournoi le plus incroyable qu’il y eût de mémoire d’homme. Il y eut des morts tragiques, de nouvelles amitiés, d’autres brisées, des réconciliations, des coups de théâtre, et chaque jour, les troubadours avaient composé de nouvelles chansons pour glorifier tous ces grands sentiments.

Les combattants étaient venus si nombreux, qu’il fallut plusieurs semaines pour les départager, et enfin proclamer un vainqueur. Au fils des combats, il avait prouvé sa valeur, et il était indéniablement de la race des héros. C’est dans l’allégresse générale, sous les vivats qu’il fut couronné des lauriers des vainqueurs. L’ovation fut si grande, qu’elle dut percer les nuages et déranger le peuple du ciel.

Mais la princesse était restée indifférente à tout. Pas à un seul moment, devant ces combats épiques, elle ne fut émue. Et c’est avec une indifférence totale qu’elle reçut le champion qui devait l’épouser. Pire que cela, elle déclara qu’elle ne l’épouserait pour rien au monde. Fort heureusement, la clameur de la foule couvrit le son de sa voix, l’empêchant par la même occasion d’entendre cette déclaration. Choqué, le roi prit précipitamment congé avec sa famille et le champion, laissant la population toute à sa joie. Les festivités durèrent plusieurs jours, durant lesquelles, à l’abri des regards, le roi fit tout pour arranger les choses avec le chevalier. Pour compenser l’insulte qui lui avait été faite, mais aussi pour ne pas perdre son champion, il dût le nommer général de ses armées.

Quant à la princesse, c’est avec la plus totale indifférence qu’elle subit le courroux paternel.

Le roi dut attendre que sa colère ainsi que toute l’excitation liée au tournoi retombent, et que chacun retourne chez soi pour reconsidérer le problème. Sa fille ne voulait pas d’un prince. Elle ne voulait pas non plus d’un chevalier. Peut-être préférait-elle le type intellectuel, poète ?

Le roi fit alors organiser un immense concours intellectuel et artistique, ou chacun pouvait venir présenter sa meilleur œuvre. Poètes, philosophes, peintres, ménestrels, tous étaient les bienvenus. Mais cette fois, il prit la précaution de ne pas promettre la main de sa fille au vainqueur. Il attendrait de voir s’il trouvait grâce à ses yeux. À la place, il promit à celui qui s’en montrerait le plus digne la place convoitée de premier ministre.

Attirés par la renommée du dernier tournoi, et bien sûr par la récompense promise, il se présenta deux fois plus de candidats qu’il n’y avait eut de combattants. Et vingt fois plus de spectateurs ! Ce ne fut plus des semaines, mais des mois qu’il fallut pour les départager. Car il était bien plus dur de désigner le vainqueur d’une joute verbale que d’une joute armée. Pendant ce temps-là, toute activité dans le royaume s’était stoppée. Personne ne parlait plus que de ce tournoi. Il fut lui aussi bien riche en émotions, mais bien différentes ! Comment ne pas pleurer en entendant ce poème si émouvant ? Rire de joie à l’écoute d’une comédie si facétieuse, ne pas rester bouche bée devant une telle démonstration d’alchimie ? Et chose rare, aucun ménestrel ne composa de chanson sur l’événement, ne supportant sûrement pas la comparaison. À la place, on pouvait trouver à chaque coin de rue un vendeur proposant des opuscules regroupant les plus beaux textes que l’on avait entendus d’un jour sur l’autre.

C’est au bout de maintes délibérations que fut proclamé le vainqueur : un remarquable jeune homme, poète et philosophe accompli. Le conseil s’était heurté à un problème épineux, car un autre candidat de poids se trouvait être une femme fort brillante. Mais le but secret de ce tournoi étant de trouver un gendre au roi, elle avait été écartée à regret.

Une immense cérémonie eut lieu durant laquelle le vainqueur fut intronisé à sa fonction, et cette fois, la famille royale put profiter de la liesse générale.

Et la princesse ? Une fois de plus, c’est à peine si elle accorda un regard à son prétendant. On ne pouvait pourtant pas reprocher à celui-ci de ne pas faire d’efforts. Tout au long de la soirée, il fut le charme incarné, l’entretenant de divers sujets, tantôt grave, tantôt léger. Mais rien ne semblait intéresser la princesse. Même la flatterie ne semblait pas l’atteindre. C’est donc sans regret qu’il se retira et informa le roi de son échec. Puis, devant son air déçu, il ajouta : « Sire, en ma nouvelle qualité de premier ministre, si je puis me permettre, rien ni personne ne trouvera jamais grâce aux yeux de votre fille. Je ne suis donc pas fâché de ne pas avoir à l’épouser. Mais si vous voulez un conseil, vous devriez cesser de la consulter si vous tenez absolument à la marier, et la mettre devant le fait accompli. »

Le roi était mortifié, car il avait conscience de cela. Malgré tout, il voulait faire une dernière tentative. Mais que restait-il à faire ? N’avait-il pas déjà tout essayé ? C’est son désormais indispensable premier ministre qui lui souffla la solution : il n’est pas rare d’après les chroniques d’offrir une princesse en mariage au héros qui débarrassera le pays d’un horrible fléau ! Seulement voilà, le pays était en paix depuis des siècles, et n’avait pas subi d’invasion de monstres depuis des années. L’espace d’un instant, l’idée saugrenue d’organiser un grand tournoi de monstres effleura son esprit. Mais il y renonça tout de suite. On pouvait faire plus discret ! Il se trouvait dans une impasse. Il alla donc parler avec son alchimiste, plus rompu sur le sujet des créatures maléfiques que lui. Celui-ci l’informa qu’il était tout à fait possible de faire venir l’une d’elle dans le royaume, si c’était vraiment ce que souhaitait Sa Majesté. Mais le roi était réticent à cette idée. Il répugnait à l’idée de faire courir un tel risque à ses sujets. Ce n’était pas ainsi qu’il avait eu sa réputation de si bon souverain. C’est alors que le vieil alchimiste lui parla d’une autre méthode.

― « Je répugnais à vous l’exposer, car je la trouve indigne de vous. Mais il semblerait que nous n’ayons pas d’autre choix. Mais si j’étais vous, je n’irais pas aussi loin pour une fille aussi ingrate ! »

Voici quelle était la solution de l’alchimiste : à l’aide de la potion adéquate, et certaines formules magiques, il était possible de transformer quelqu’un en monstre pour une période déterminée. Il lui suffirait alors de jouer le jeu, de faire semblant d’attaquer la population, et le tour était joué ! Il proposa qu’on confiât cette tâche au général, parfait pour le rôle d’après lui.

― « Je refuse, dit le roi. Je suis déjà coupable auprès de lui. Ce n’est pas pour lui demander de m’aider à trouver un mari pour cette fille qui n’a pas voulu de lui. Je vais le faire moi-même. De surcroît, ce que nous nous apprêtons à faire est déjà bien assez grave pour que nous mêlions qui que ce soit d’autre à cette histoire. Que tout cela reste entre nous. »

Le vieil homme allait protester, mais devant l’air déterminé de son souverain, il ne put que s’incliner.

Ils firent donc comme convenu. Et bientôt, un immense et terrible dragon se mit à ravager les champs, attaquer les villages et dévorer le bétail. Miraculeusement, il n’y avait encore eu aucun mort, mais cela ne sautait tarder !

Le peuple vint implorer son roi de prendre des mesures. En réponse à leur requête, il déclara que la main de sa fille serait finalement offerte à tout héros qui saurait terrasser le monstre.

― « Plus que la force et l’intelligence, c’est la ruse qui nous sera utile pour venir à bout d’un tel monstre. » Ainsi le roi justifiait-il le fait de ne pas envoyer son général à l’assaut du dragon.

Il était demandé à tout héros désireux de tenter sa chance de sa présenter tout d’abord au château. Officiellement afin d’être présenté au roi, et d’avoir une bonne nuit de sommeil avant d’être escorté le lendemain à la grotte ou se terrait la créature. Officieusement, c’était pour permettre au roi et à son alchimiste de faire les préparations nécessaires à la transformation. Il ne pouvait se permettre de rester sous cette forme à longueur de journée, sans savoir à quel moment un aspirant héros daignerait se présenter.

Beaucoup de personnes se présentèrent au début. Essentiellement des guerriers. Mais aucun ne fut à la hauteur. Eh oui, malgré le désir pressant du roi d’enfin marier sa fille, il ne voulait pas l’offrir au premier venu. Aussi, il testait la réelle valeur de chacun d’eux. Certains s’enfuirent de peur, d’autres furent blessés, certains tués, et même, à sa grande honte, il en avait mangé un ou deux. Il faut dire qu’une fois sous sa forme de dragon, il ne se contrôlait plus tout à fait, son instinct animal reprenant le dessus.

À cause de ces défaites répétées, les candidats se firent de plus en plus rare. Le roi commençait à se désespérer, ayant peur d’être confronté à un nouvel échec. C’est alors que se présenta à sa cour un jeune tailleur. « Ho, se dit le roi, il va falloir que je me méfie de lui, les tailleurs sont connus pour leur ruse ! Mais cela pourrait bien être le bon ! »

Comme tous les autres avant lui, il l’accueillit, et l’invita à se reposer sous son toit. Une fois tout le château endormi, il se précipita à l’atelier de l’alchimiste, où ils commencèrent les psalmodies. Sous couvert de la nuit, le dragon se faufila ensuite jusqu’à sa grotte, où il s’assoupit, attendant le petit matin, et avec lui, son nouvel adversaire.

Il fut soudain tiré violemment de son sommeil par une douleur à l’œil. Il voulut ouvrir les paupières, mais ne le put ! Il voulut se relever, mais en fut tout autant incapable !

― « Que se passe t-il ? S’écria t-il.

― Je ne savais pas que les dragons savaient parler. » Entendit-il répondre.

Il s’agissait du tailleur. Il s’était glissé hors du château durant la nuit, ne voulant pas attendre son escorte, et se doutant qu’ainsi, il avait des chances de trouver le dragon endormi. Il lui avait cousu les paupières pour l’aveugler, et l’avait solidement attaché avec du fil d’araignée, réputé le plus fin et le plus solide du monde. À cause de l’épaisseur de son cuir, le dragon ne s’était pas aperçu de ce qui se passait jusqu’à ce que l’aiguille ne pique un peu plus profondément. Il avait bien retenu les conseils du roi : ce n’était que par la ruse qu’il pourrait vaincre ce dragon. Et à présent, il s’apprêtait à donner le coup de grâce à sa victime.

Le roi-dragon qui n’avait pas prévu ce genre de situation, et qui avait seulement vaguement pensé faire semblant de mourir une fois trouvé le candidat idéal, fut pris de panique.

― « Attends ! Ne me tue pas ! Laisse-moi tout t’expliquer ! En vérité, je suis ton roi, transformé en dragon !

― « Qu’est ce qui me prouve que tu dis vrai ? »

Pour le convaincre, le dragon fut contraint de répéter tout ce que le roi avait dit et fait en présence du tailleur, afin que celui-ci le croie.

Le tailleur rengaina son épée, mais ne le détacha pas pour autant, pas encore tout à fait convaincu. Ils attendirent donc des heures durant, que le sortilège se dissipe, dévoilant alors le roi nu comme un vers, au milieu de liens bien trop grand pour lui désormais, mais dont les paupières étaient toujours gênées par les fils. Le tailleur s’empressa de le débarrasser, le releva, et lui céda sa modeste veste pour le protéger du froid.

Tout en se dirigeant vers la sortie de la grotte, le roi expliqua tout au tailleur, et l’assura d’avoir remporté la victoire. Il avait eu assez d’émotions en une fois pour le reste de sa vie !

À l’extérieur, ils tombèrent sur l’escorte initialement prévue pour accompagner le tailleur, et qui les avait rejoints, dans l’espoir de le retrouver ici. Quelle ne fut pas leur joie de le voir ressortir vivant et indemne ! Et quelle ne fut pas leur surprise de voir leur roi en ce lieu, dans une telle tenue, ou plutôt, absence de tenue ! Celui-ci leur expliqua que le dragon était venu l’enlever dans la nuit - ce qui n’était pas tout à fait un mensonge - et que fort heureusement, ce brave jeune homme était venu à son secours, et avait vaincu la bête !

La simple escorte se changea en procession, grandissant sur le chemin du retour, rejoint par des villageois à chaque passage dans un village ou un hameau, le tout sous les cris de joie, et une pluie de pétales de fleurs. Le tailleur fut accueilli en héros, et un immense banquet fut donné en son honneur le jour même. Ses fiançailles avec la princesse furent annoncées au cours de cette même journée, et la seule chose qui les empêcha de célébrer la cérémonie dans la foulée était le minimum de préparation qu’un tel événement exigeait.

Cette fois encore, la princesse ne montra pas la moindre émotion, si ce n’est de la contrariété de se voir ainsi imposer un époux.

― « Je ne l’épouserai pas ! » décréta-t-elle avant de tourner les talons et s’enfermer dans sa chambre. Mais c’était sans compter avec la patience mainte fois mise à bout de son père.

Le mariage eut donc bien lieu. Le tailleur fut anobli par la même occasion, se voyant ainsi élevé au rang de prince. La liesse dans tout le pays ne fut jamais si grande qu’en ce jour. Il en allait de même du soulagement du roi, qui allait enfin avoir l’esprit tranquille.

On vint de très loin pour assister aux festivités. Et les rares personnes à ne pas avoir fait le déplacement étaient quelques couples à se marier ce jour-là, espérant que l’événement porterait chance à leur union.

Arriva l’heure pour les nouveaux époux de se retirer dans leurs appartements. La mariée n’avait pas dit un mot de la soirée, laissant son époux quelque peu perplexe et inquiet pour la suite.

Aussi, quand elle lui dit d’aller se coucher et de l’attendre, il ne se sentit plus de joie.

― « Je n’en ai pas pour longtemps » avait-elle dit, avant d’aller dans la salle de bain.

Aussi, il écarta les lourds rideaux du lit pour se glisser sous les couvertures. Effectivement, à peine fut-il installé qu’elle le rejoignit.

Il eut tout juste le temps de voir l’éclat de l’acier lorsqu’il tourna la tête.

Les invités étaient restés à festoyer fort tard. Et dans le bruit ambiant, personne n’avait rien entendu. Ce n’est donc que le lendemain matin, lorsque la femme de chambre poussa un cri d’effroi, que l’on comprit qu’il s’était passé quelque chose de terrible. Le couple royal arriva en courant jusqu’à la chambre du couple princier, angoissé de savoir ce qu’ils allaient y découvrir. Mais rien ne les avait préparés à un tel spectacle. La princesse était assise tranquillement dans son lit, le corps de son époux gisant au sol, comme si on l’y avait poussé négligemment, sa tête détachée de son corps. Une immense mare de sang tachait le tapis et les draps. Une hache, l’arme du crime, était couchée sur le lit, ironiquement au côté de la jeune épousée, là où aurait dû reposer son mari.

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― « Je vous avais dit que je ne voulais pas me marier » leur dit-elle, avec un sourire triomphant.

La reine s’évanouit. Le roi, quant à lui, était pétrifié.

― « Mais maintenant que je suis veuve, je n’ai plus besoin de me marier, n’est-ce-pas ? »

Fin

Fiche ajoutée le 16 juin 2010.

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